A PROPOS

Photo d'Alexandre Morelli

Nous nous étions donnés rendez-vous début février, dans le quartier du Colisée. Ce jour-là, la place Santa Martino Ai Monti était suffisamment ensoleillée pour discuter en terrasse. Pendant une heure, Alexandre Morelli, m'a parlé des photographes qu'il aime et de sa pratique photographique.

 

Qu'est-ce qui vous a donné le goût de la photographie ?

J’ai toujours été intéressé par la photographie. J’ai vite compris qu’elle permettait d'arrêter le temps. J’aimais ce côté magie noire : “j’appuie sur le bouton et hop j’ai un immortalisé le moment pour toujours”. Chez mes parents, tout finissait généralement dans des albums photo ou dans des boîtes à chaussures. Je crois que c’est ce rapport au temps qui me plaisait. La photo offre le meilleur rapport “temps de production/ durabilité”. En quelques centièmes de seconde, on crée des images qui peuvent durer des siècles.

Quels sont les photographes qui vous inspirent ?

Bien sûr, le premier qui me vient à l’esprit, c’est Cartier Bresson pour la structure de ces images. Le gars ne devait pas être rigolo, mais quelle classe et quel parcours. Il a laissé une oeuvre incroyable, moderne, intelligente. Il a inventé plein de choses, et puis il savait parler de son art. On ne s’ennuie jamais, quand on l’écoute parler de son métier. Pareil quand on regarde ses photos. Pourtant elles affichent en première lecture beaucoup d’austérité. Au début, elles ne sont pas très invitantes mais dès qu’on rentre dedans, on réalise combien elles sont importantes.

Après, il y a Saul Leiter, pour l’harmonie des couleurs et pour l’aspect furtif de la prise de vue. On sent qu’il cherche à déconstruire ce qu’il voit. Il amène une rêverie visuelle sans concession. Il fait ça sans jamais sortir de son quartier. Il est à l’opposé des conventions. Tant pis si la vitre à travers laquelle il photographie est sale ou pleine de buée. Au contraire, ça amène du mystère. C’est très inspirant. Tout ça dégage beaucoup de poésie et de grâce.

 

photo de saul leiter
Saul Leiter, New York railway platform

 

J’aime beaucoup aussi les premiers photographes américains qui se sont emparés de la couleur pour faire des photos de rues : Meyerowitch, Egglestone. Ça ne devait pas être évident pour eux à l’époque parce que durant les années 60-70 la couleur était réservée à un usage publicitaire. Elle n’avait rien de noble dans le milieu académique des photographes. Ces gars ont créé un genre photographique à part entière : la “streetphotography”. Un genre d’ailleurs inépuisable. Il suffit de taper ce hashtag sur Instagram, pour constater le poids de leur influence.

Vous avez beaucoup travaillé sur le flou, que pouvez-vous en dire ?

J’ai toujours été attiré par l’aspect déstructuré des images : les photo-collages de Prévert, les photos solarisées de Man Ray, ou encore les “joiners” de David Hockney.... J’aime beaucoup toutes ces techniques qui permettent de réinterpréter le réel.

 

collage de david hockney
David Hockney, Pearblossom Hwy. 11–18th April 1986, #1 1986

 

Le "flou" permet de le faire dès la prise de vue. C’est l’une des grandes magies de la technique photographique. Il suffit de régler son appareil en pause lente pour transformer n’importe qui en un truc bizarre : un spectre, une esquisse, un fantôme. C’est que montrent les 3 portraits d’Andy Warhol pris par Duane Michals : Warhol est face au photographe , il remue la tête de plus en plus vite et en seulement trois clichés, son visage se transforme. Dans ce triptyque, on passe du figuratif à l’abstrait. C’est ce que j’aime dans le flou. On ne sait jamais ce qui va en sortir. On est dans l’accident en permanence.

andy wharhol photographié par duane michals
Duane Michals, Andy Warhol, 1972

 

Quel matériel utilisez-vous ?

J’ai cette chance d’avoir un petit appareil qui produit un flou très doux. J’ai découvert ça un peu par hasard. C’est un petit boîtier compact numérique qui commence à se faire vieux maintenant. J’ai d’ailleurs pensé à en acheter un second au cas où celui-ci viendrait à tomber en panne. Quand on trouve le bon matériel qui répond à ce qu’on lui demande de faire, c’est assez précieux. Surtout qu’aujourd’hui, les appareils sont de plus en plus conçus pour faire des photos nettes. Ça va être difficile de trouver son remplaçant.

Comment procédez-vous justement pour obtenir ce rendu ?

Je règle mon appareil en pause longue : cela peut aller de la demi-seconde à plus de 10 secondes d’exposition. Le diaphragme quant à lui est toujours en petite ouverture. Cela permet d’avoir une meilleure profondeur de champ : ce serait dommage d’avoir un flou de netteté qui vienne s’ajouter à un flou de bougé !

Une fois que ces réglages simples sont opérés, je pars me balader et je photographie ce que je vois. Bien souvent, je le fais en marchant. Je peux aussi secouer mon appareil au moment de la prise de vue, un peu comme si j’étais saisi de tremblements . Ça peut paraître bizarre à ceux qui me regardent faire. Je travaille à déstructurer ce que je vois. J’appuie sur le déclencheur et le mouvement fait le reste.

Et ça fonctionne ?

Pas toujours. Je me sers de l’écran de l’appareil comme d’un moniteur vidéo. Quand la photo est prise : elle s’affiche. Je peux alors corriger le temps d’exposition, le cadrage et la refaire si c’est nécessaire. Mais il faut que cela aille vite. Je n’aime pas passer trop de temps sur une photo. C’est Joseph Koudelka qui conseillait pour faire des photos d’acheter une bonne paire de chaussures et de regarder. J’applique sa maxime. Je marche d’un bon pas et je regarde, comme si j’étais à l’affût. Ça me permet de garder une tension, une énergie. J’essaie d’imprimer ma respiration dans mes photos.

Avez-vous suivi une école d’art ?

Non, mais il y a quelques années, j’ai travaillé plusieurs mois sur le développement d’une application culturelle. J’étais en charge de l’iconographie de l’app. Cela m’a valu de consulter avec beaucoup d’attention les banques d’images des musées. Je passais des journées entières à chercher des œuvres de Vinci, de Cézanne, de Cranach, et de beaucoup d’autres peintres illustres. À travers ce projet, j’ai réalisé après coup que j’avais aiguisé mon regard graphique. Quand on rentre dans une œuvre et qu’on regarde ses détails, c’est un peu comme si on regardait sous le capot. Les œuvres nous parlent, elle nous en disent un peu plus. On comprend des trucs sur la couleur, sur la composition, sur la technique utilisée... Je crois que cette période m’a un peu nourrie.

Comment a commencé votre série “Presbytie matinale” ?

“Presbytie matinale” a commencé à l’occasion d’un voyage en Turquie. J’en suis revenu avec une dizaine de photos suffisamment cohérentes pour avoir envie de continuer dans cette direction. À l’époque, je m'intéressais à des photographes poètes et j’étais tombé sur une vidéo qui présentait le travail de la photographe Flore. On la voyait marcher au petit matin dans les rues du Caire et dans celles d’Alexandrie. Les espaces étaient déserts, mais il y avait toujours un peu de vie qu’elle arrivait à capter avec son Polaroid. Elle appuyait sur le déclencheur et hop elle obtenait avec son Pola, des images hors temps qui montraient une mobylette, une chaise en plastique, un parasol. Il y avait beaucoup de poésie dans ses clichés. Beaucoup de force aussi.

 

pyramide photographiée par flore
Flore, Sabah el Nour - Guizeh - Cair

 

En la regardant faire, j’ai compris 2 choses finalement assez simples. La première c’est que le matériel importe peu. On peut faire des images fortes avec des appareils faiblards. Un téléphone suffit , à la rigueur un petit boitier mais on n’a pas besoin de beaucoup plus pour faire des photos.

Le deuxième enseignement, c’est qu’en allant photographier de bonne heure, on bénéficie d’un rapport aux lieux quasi exclusif. Quand on est seul devant un monument ou dans une rue, ou face à la mer, on a l’impression que l’endroit nous appartient. J’invite chacun à faire un tour sur la place de la concorde à 5 heures du matin en début d’été. On y est très seul, mais on sait que les photos que l’on peut faire à ce moment précis seront nécessairement différentes de celles prises par les cohortes de touristes quelques après au même endroit.

Quand on regarde vos photos, on peut penser qu’il s’agit de peintures

Pour “Presbytie matinale”, je me range volontiers du côté des photographes impressionnistes. Je pense notamment à Antoine d’Agata ou à Sarah Moon.

 

polaroid de sarah moon
Sarah Moon: Yoji Yamamoto, 1996

 

Bien sûr, leurs univers sont très différents mais leurs photos montrent qu’il y a un champ d’expression photographique picturale possible. Quand on regarde leurs images, on est souvent à la croisée des chemins entre la photo et la peinture. Ils proposent tous les deux, une forme photographique sensorielle et intemporelle à laquelle je suis très sensible.

 

Propos recueillis par Marie-Laure Faussier. Février 2019